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Clivage des représentations

 

 

(A) Généralités.

 

 

(a) L'expression <clivage des représentations> est construite en référence au clivage du Moi qui explique le fétichisme ou au clivage de la pulsion qui détermine la dualité de la tendance agressive et d'un courant ou tendance tendre.

 

(b) Un exemple simple de clivage des représentations réside dans le fait, très courant, que nous formulions des propositions en contradiction flagrante avec d'autres propositions, parfois formulées le même jour, dans un autre contexte. Pour un élève, il suffit parfois de changer de professeur et de salle de cours.

 

(c) Assistant en Sciences Economiques, à l'Université Lyon II (mon curriculum est dans le texte intitulé "Hubert Houdoy"), je trouvais souvent des copies dans lesquelles les étudiants commençaient par : "De tous temps, les hommes se sont posé la question du rapport qualité / prix" ou d'autres banalités de ce style.

 

(d) Lors de la remise des corrections, je leur faisais remarquer que leur copie semblait ignorer les nombreux cours d'Histoire qu'ils avaient eu au cours de leurs études primaires et secondaires. C'était chaque fois l'occasion d'une utile réflexion sur la mémoire, sur la discontinuité de la conscience et sur le clivage de nos représentations. Je leur avouais qu'il m'arrivait de dire "Je t'adore", malgré ma critique habituelle de tout fétichisme ; ou de dire "Dieu merci !", malgré mon athéisme ou mon agnosticisme foncier.

 

(e) Voir Désir. Tendresse. Agressivité.

 

 

(B) Histoire.

 

 

(a) Un tel clivage des représentations apparaît quand, en 1471, Louis XI déclare nobles tous les possesseurs de fiefs. Cette transformation du fief est symboliquement considérable. Elle fait disparaître la hiérarchie des guerriers qui est le principe de la tenure féodale. La distribution du royaume en domaines, selon le principe récursif de la délégation du suzerain au vassal, marquait son unité symbolique. Elle en faisait une totalité dans l'imaginaire. L'hommage du vassal au suzerain définissait une hiérarchie. Il assurait une totalisation symbolique et sociale du royaume. Cet ordre était perpétué par l'hérédité du fief. D'où le mythe d'un ordre éternel, transcendant, idéaliste.

 

(b) La pratique de la vénalité des fiefs, pour la redorure des blasons, est une dérive locale, accidentelle. L'anoblissement de leurs possesseurs contredit le principe même du système. En exigeant quatre quartiers de noblesse, la réaction nobiliaire l'affirmera plus tard, en France. Pourtant, le décret ne fait pas disparaître le principe de la tenure ni l'élévation de la noblesse, palsembleu. On affirme et on nie le principe.

 

(c) La dualité s'introduit par l'ambiguïté. A côté de l'élévation par le sang bleu, se développe un enrichissement par le négoce ou la finance. Personne n'est en mesure de dégager les principes du nouveau système. Il faudra attendre la Révolution Française pour poser et proclamer un nouveau principe. Cohérente mais non pertinente sera la propriété privée. Idem pour la propriété collective. En attendant, les fiefs sont maintenus, les enclosures sont périodiquement condamnées, les banquiers régulièrement brûlés (Templiers), condamnés (Jacques Cœur) ou chassés (Juifs, Lombards). Mais le système féodal et chrétien a perdu la représentation de sa totalité. Sa réalité apparente, son effet de réalité, son effet de nécessité s'estompent ou s'effondrent dans les esprits. Localement, c'est le Tchernobyl de la Chrétienté, dans sa dimension guerrière.

 

(d) Dans cette période troublée, la perte de l'unité du discours et de la totalité des institutions provoque une tendance au fétichisme. Le fétiche (la monnaie) remplace le tout (la structure pyramidale). Nous savons l'importance des biens de luxe, outils du prestige, moyens du spectacle social et politique. Le fétichisme organise un spectacle. Il se superpose à la réalité apparente pour la remplacer. Le réel a un double, le fétiche. D'où le progrès des représentations picturale (perspective), sculpturale et architecturale pendant la Renaissance. Le fétichiste préfère le signe ou l'indice à la globalité de l'objet de son désir. Par une relation de métonymie, il reporte sur une partie (détail, indice, image) son attachement pour le global impensable.

 

(e) Le fétichisme de la totalité maintien le souvenir d'une puissance imaginaire, fantasmatique, que la réalité quotidienne ne montre pas. Il affirme et nie simultanément la puissance phallique. C'est la définition du déni et l'origine du clivage du moi. Le fétichisme économique remplace le fétichisme chrétien (le Corps du Christ) et le fétichisme féodal (le corps du roi). Il reporte le symbole unificateur de la puissance sur un objet partiel et détachable : la monnaie. Elle est à la fois puissance et fertilité.

 

(f) L'argent donne le pouvoir (vénalité des charges et des fiefs). L'argent fait des petits (usure, taux d'intérêt). Le fétichisme de la monnaie reporte sur celle-ci la fascination pour la totalité de la richesse, le produit net, dont la théorie est absente pour longtemps encore. Forme d'avarice collective, le mercantilisme de l'époque assimile l'excédent de la balance commerciale, l'augmentation du stock d'or, avec la richesse du royaume. Telle est la mutation de la fin du Moyen Age, le passage, encore ambiguë, à une société dualiste. Mais ce clivage des représentations s'applique aussi au fétichisme privé, celui dont Sigmund Freud donnera la définition. Il a trait à la question du pénis de la femme, à l'image de la mère phallique.

 

(g) Voir Capitulations de Santa Fe. Rébellion de Francisco Roldan. Hiérarchies des travaux agricoles. Vacher.

 

 

(C) Division politique du travail.

 

 

(a) La question du pouvoir créateur (d'où viennent les enfants, d'où vient le monde) est à la base des trois ordres politiques. Il y a :

 

- la question infantile (d'où viennent les enfants ?) à laquelle chacun doit répondre ;

 

- la question adulte (d'où vient le monde ?) à laquelle répondent les prêtres, seuls détenteurs de la vérité.

 

(b) Les deux questions sont liées par une régression infinie de la même question :

 

- D'où viens-je ? De mes parents.

 

- D'où viennent mes parents ? De leurs parents.

 

- D'où viennent les premiers parents (Adam et Eve) ? De La Création divine.

 

(c) C'est bien le même pouvoir, magique, de produire quelque chose à partir de rien qui est dans toutes les questions. A partir de la réponse à la dernière question, le pouvoir divin comme réponse re-traverse toute la série des questions, en sens inverse.

 

 

(D) Délégation.

 

 

(a) Toute conception est une création déléguée.

 

(b) Les parents héritent du pouvoir divin de créer à partir de rien. (Et moi, est-ce que je l'aurais ce pouvoir ? Je me sens si petit. Il faudra que papa m'aide un peu).

 

(c) Il y a donc un lien indissoluble, une continuité imaginaire, entre le mystère de la Création (Dieu invisible a créé le monde visible) et les mystères de la conception (d'où viennent les enfants ?, de quoi procède la Richesse des Nations ?, comment sont conçus les produits ?, d'où vient l'œuvre d'art ?).

 

(d) Voir Mystique. Mysticisme.

 

 

 

(E) Héritage.

 

 

(a) Délégation, héritage, continuité sont les maîtres mots du pouvoir dans les sociétés de la tradition.

 

(b) La question du pouvoir sur les hommes est identique. Dieu crée le monde. Il parle aux prêtres, qui sont ses délégués. Les prêtres éduquent et justifient les guerriers. Les guerriers commandent aux producteurs.

 

(c) On est toujours dans la série. Une logique de domination qui produit des échelles hiérarchiques comme des lignes de succession.

 

(d) Avec le développement historique de la science et la complexification de l'organisation sociale, surtout au XIX ème siècle, les réponses aux questions tendent à se séparer. La science ne parle pas de création par un Dieu. Elle n'admet pas l'idée d'une génération spontanée. Elle pose, comme principe, que rien ne se perd et que rien ne se crée.

 

(e) La question du pouvoir créateur devient donc ambiguë. Notre discours spontané (remémoration automatique) en est rempli, tandis que nos postulats scientifiques l'excluent catégoriquement. Perpétuation du clivage, parfois à l'intérieur de la science. On refuse l'explication. Mais on adopte les formules mathématiques, pour leur productivité magique.

 

 

(F) Historicité de la psychanalyse.

 

 

(a) Dans ce contexte d'évolution des représentations, il n'est pas surprenant que la psychanalyse historique soit apparue au début du XX ème siècle. Elle exprime des questions nouvelles.

 

(b) Les contradictions internes du système de représentations perturbent le développement et l'intériorisation de ces représentations dans le psychisme enfantin. Qu'est-ce que le phallus ? La femme l'a-t-elle ou pas ? Car l'inconscient n'est pas capable de distinguer des niveaux d'organisation. Il finit toujours par tout relier, par association ou déplacement. Et il condense les représentations. En somme, le clivage des représentations favorise le clivage du Moi.

 

 

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